Journal d’un Français en Arménie – séjour en Artsakh

Cet article fait partie d’une série de textes décrivant la vie d’un volontaire français restant 12 mois en Arménie avec the Armenian Volunteer Corps. Subjectif, il vise cependant à décrire fidèlement ma vie, mon adaptation, mes découvertes et mes difficultés rencontrées au cours de mon expérience. 

L’Arménie a une histoire très riche. Outre le tristement célèbre génocide, si on s’intéresse à la question on peut retracer l’existence de divers royaumes et empires successifs durant des périodes de prospérité et de déclin. Mais ce qui est aujourd’hui encore d’actualité, c’est une étrangeté territoriale qu’elle partage avec son voisin l’Azerbaïdjan, dans le cadre d’une cohabitation mouvementée. Une étrangeté riche en histoire, avec comme arrière-plan un conflit géopolitique insoluble, une guerre toujours active, des morts et surtout la souffrance continue d’une blessure encore ouverte. 

Si vous avez trouvez cette mise en bouche un peu trop grandiloquente à votre goût, c’est sûrement que vous n’avez pas encore eu l’occasion de vous rendre en Artsakh, ni l’opportunité de pouvoir saisir la réalité de la situation, politique, économique, géographique, militaire et sociale. La République d’Artsakh, plus communément appelée Haut Karabakh dans les écrits français, est sujet de discussion difficile à esquiver lorsqu’on vit sur la durée en Arménie, et vous ne devriez pas y échapper dans le cadre de votre volontariat. C’est à la foi une souffrance qui rappelle la guerre et des proches disparus, et une source de fierté, constitutive de l’identité nationale arménienne. 

Pour faire court, durant l’ère Soviétique, cette région avait été confiée à l’Azerbaïdjan en même temps que la région de Nakhitchevan. Pourtant, dans ces deux régions ont dénombré une très forte population arménienne, ce qui a soulevé de nombreux mécontentement et une résistance active. Si Nakhitchevan est aujourd’hui sous contrôle incontesté des Azéris (ou Turc du fait de sa proximité), ce n’est pas le cas d’Artsakh. Suite à un conflit armé la région est aujourd’hui de facto sous contrôle de l’Arménie. On a donc, deux pays voisins en guerre, qui ont la mainmise sur deux régions extraterritoriales, situées… dans le cœur du territoire du voisin. Une situation qui peut prêter à sourire, mais qui témoigne surtout d’une impasse géopolitique. Si l’Arménie se targue d’être dans son bon droit, du fait de son histoire et de la population qui peuple l’Artsakh, essentiellement des Arméniens, il n’en reste pas moins que cette occupation territoriale se fait en dehors du Droit International. Personne ne reconnaît l’Artsakh, personne ne reconnaît son appartenance à l’Arménie… ce qui n’arrange ni Arméniens, ni Azéris, ni les habitants de la zone qui se retrouvent coincés dans un statut quo.

Un matin bien paisible lorsque le soleil se lève à Shushi

Sans entrer dans des détails géopolitiques nébuleux, j’ai eu l’occasion pendant mon volontariat de me rendre en Artsakh, et de voir de mes propres yeux un fragment de sa réalité, au-delà des conflits et des lourds enjeux portés par cette terre. Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est calme. Si dans les bases militaires, on s’active (il n’est pas rare d’envoyer les jeunes hommes faire leur service militaire dans cette zone), Artsakh n’a pas une densité de population énorme. Les amoureux des grands espaces et de la nature y trouveront leur compte. Des paysages magnifiques, de la verdure partout, des vallées et des montagnes qui se succèdent. Artsakh est un peu sauvage, et c’est un bon refuge si vous cherchez à vous éloigner de l’effervescence d’Erevan. En revanche, on peut tout de même sentir en partie la précarité de sa situation, causée par le conflit latent. Les habitations sont plus précaires et moins confortables qu’ailleurs, la vie est moins animée quand le soleil se couche et les routes sont craquelées avec un bitume irrégulier. En discutant avec la famille d’accueil qui m’hébergeait, une femme seule, j’ai pu en apprendre un peu plus sur la situation économique de la région. Comme bien des familles, ses enfants vivaient en Arménie (à comprendre : dans la partie officielle de l’Arménie) où le travail y était plus facile à trouver. Mais elle, ne bougerait pour rien au monde. Elle était née ici et elle y resterait. Selon elle, l’Artsakh bien que moins confortable matériellement, offrait un meilleur air, une meilleure eau, de la nourriture avec un meilleur goût. Réalité ou fierté chauvine, je ne suis pas resté assez longtemps pour trancher et j’aime croire à la véracité de ce mythe. Pied de nez de l’histoire et tour de force de l’amour sur la guerre, elle avait d’ailleurs été se marier à Bakou ; avec un Azéris à l’époque, comme quoi… 

On ne peut cependant pas occulter la tension en arrière-plan, surtout lorsqu’on visite des camps militaires, que l’on mange avec les jeunes en service obligatoire et que l’on observe les essais de chars d’assaut. Un moment plutôt dur, où il m’était compliqué de sourire pensant à la gravité de la population. Je ne sais pas ce qui me préoccupait le plus. Le quotidien de ces jeunes, arrachés à leurs familles pendant près de deux ans et soumis à des activités militaires et à une discipline martiale ou la fierté tout assumée des formateurs et des militaires à plein temps qui nous vantaient les prouesses de leurs artilleries. Doit-on se réjouir de pouvoir détruire et tuer à des kilomètres de distance ? C’est peut-être nécessaire à la défense du pays. Doit-on s’apitoyer sur le sort de jeunes ? Le pays est en guerre et ils vont sûrement en apprendre beaucoup sur la vie. Mais à l’époque ou le volontariat devient obligatoire en France, avec le serpent de mer du retour au service militaire, personne ne pourra m’enlever le sentiment qu’un volontariat est bon lorsqu’il est volontaire.

Tout le monde est conscient du contexte, mais le quotidien suit son cours

Il m’a également semblé que ce territoire soit encore plus renfermé que le territoire principal arménien, qui n’est déjà pas la destination privilégiée des touristes. Mon hôte était extrêmement heureuse de m’accueillir, j’étais le premier « asiatique » qu’elle rencontrait, si on met de côté le fait que les Arméniens sont techniquement asiatiques. Elle m’a montré avec plaisir et une émotion certaine une collection de bibelots nacrés vietnamiens, qui après un long voyage et de nombreux échanges de mains en mains s’étaient retrouvés dans son salon, accrochés aux murs. Quel que soit la situation extérieure et les conditions matérielles, cette femme m’a bien accueilli, nous avons bien échangé malgré la barrière de la langue et ce fut une très bonne expérience. J’ai surtout apprécié le fait, qu’elle m’ait bien rendu ma curiosité naturelle, me posant au moins autant de question que je lui en posait. 

L’Artsakh reste avant tout des grands espaces verts

Si vous en avez la possibilité, rendez-vous en Artsakh. C’est une chance pour mieux comprendre le contexte politique dans lequel se situe l’Arménie aujourd’hui, bien que vous ne soyez pas en Arménie selon le droit international. Si la politique vous ennuie, vous y trouverez tout de même votre compte, avec des paysages magnifiques et environnement paisible. Surtout, si l’Arménien est accueillant de nature, l’Artsakhtsi l’est encore plus. Lui qui n’a pas tant d’occasion de voir des touristes, sera ravi de vous offrir de la vodka faite maison et des verres de Kompot. 

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